LA CONQUÊTE DE L’ARGENTERA

Michel

LA CONQUÊTE DE L’ARGENTERA

Quand, en 1878, Douglas Freshfield arrive à Terme-di-Valdieri, c’est un alpiniste de grande valeur, qui a réalisé de nombreuses conquêtes dans les Alpes. Il est alors président de “l’AIpine Club”, et son goût pour l’exploration et l’alpinisme le pousse à venir voir dans les Alpes du Sud le sommet encore inviolé de l’Argentera. Parti de Chamonix avec le guide François Devouassoud, lui-même chamoniard, ils ont descendu toute la vallée italienne jusqu’à Cuneo, d’où ils ont repéré l’Argentera, point culminant du massif. En arrivant à Terme-di-Valdieri, ils n’apprennent rien de positif: la vallée est bordée d’un côté par les immenses pentes de l’Argentera, et de l’autre par celles du Matto. Elle est habitée par de rudes montagnards.
Les renseignements concernant le massif sont inexistants. Seul est tracé le sentier de la chasse royale, qui mène au pied des escarpements de l’Argentera.

C’est par ce sentier que, le 27 Septembre 1878, Freshfield et Devouassoud s’élancent, de bonne heure, dans la vallée. Après deux heures de marche, la caravane «anglo-chamoniarde» voit apparaître la crête de l’Argentera, en haut d’un vallon bien dégagé. La tentation est évidente: les deux alpinistes y grimpent, à travers des pins abîmés par les intempéries, et des roches moutonnées dont ils observent le curieux lichen à teinte dorée les recouvrant. Ils arrivent dans le cirque que nous appelons aujourd’hui Bozano, du nom du refuge italien. Mais, de là, leurs regards buttent contre des escarpements gigantesques, des parois de 800 mètres de hauteur. Tentateur, un couloir neigeux et raide s’ouvre vers la droite: les hommes le gravissent avec difficulté (aujourd’hui couloir Freshfield).

Les Almer ( 2e et 4e en partant de la gauche) qui gravirent avec Coolidge le couloir de Lourousa, réalisant ainsi la première ascension de !’Argentera (Document M. BRICOLA)

Enfin, arrivés à La Selle, ils s’aperçoivent qu’ils n’ont en fait gravi qu’un éperon séparant deux vallées. De là, ils aperçoivent en face une cîme aigüe et imposante, paraissant tout dominer. Ils décident donc de la rejoindre et de tenter son ascension, mais s’accordent une courte halte d’où Freshfield rapporte ceci: «Une pente enneigée dans la chaîne principale encadrait le bleu brillant de la mer. Le plaisir et l’encouragement de cette vue furent immenses.»
Ils avaient bien besoin d’encouragements ! II leur faut d’abord descendre le couloir pierreux et remonter une grande pente d’éboulis. Ni l’un ni l’autre ne remarquent, à leur gauche, une autre pente d’éboulis qui les conduirait sur un point particulièrement élevé de la crête, le collet des Eboulis.
De là, ils auraient vu le point culminant proche et ils l’auraient sûrement gravi… Mais ils n’ont d’yeux que pour ce pic magnifique à leur droite. Après être passés derrière la crête de rochers issue de la cime Paganini, par une pente normalement facile, il est aisé de rejoindre la cime de la Nasta, mais une grosse chute récente de neige recouvre les rochers.

Durant la progression hasardeuse, Freshfield note: «Nous venions de parcourir un bref espace quand François sortit la corde, fort utile. Nous montions à peu près en ligne droite, en franchissant quelques ressauts par de courtes escalades, et une heure après être partis du col, la cime, une étroite crête admirablement recouverte de neige fraîche».
Assis au sommet, la vue leur apparaît fantastique: «De la plus extraordinaire beauté. Rien ne cache les belles régions côtières de France. De la double cime du Berceau, au-dessus de Menton, puis, splendides au soleil de l’après-midi, revêtues des plus délicates couleurs, les familières collines de Provence, Cheiron, Estérel, montagnes des Maures, le Var luisant dans la plaine, où une pâle fumée indiquait le train vers Nice. Vers la mer, les montagnes de la Corse apparaissaient vers le ciel, non pas blanches par les neiges hivernales, mais bleues, pourpres et souveraines comme toujours, dans un nuage lumineux suspendu en haut de leurs crêtes»… Mais leur joie fut un peu amoindrie en apercevant au Nord une masse montagneuse les dominant: l’Argentera. Eux venaient de gravir la Nasta (3108 mètres) !

L’Argentera reste donc invaincue. Pourtant, quelques années plus tôt que la tentative Freshield, Cesare Isaia, premier président de la section de Turin du «Club Alpino Italiano», avait, en compagnie de Giovanni-Battista Abba, réussi l’ascension du Monte Stella, sommet septentrional de la crête de l’Argentera. En cette même année 1871, le même Cesare Isaia, accompagné du guide Bartolomeo Piacenza, échoue dans une tentative d’ascension du couloir de Lourousa, sans doute impressionné par l’ampleur de ce couloir.

En Août 1879, Isaia rencontre à Terme-di-Valdieri un personnage exceptionnel dans l’histoire de l’alpinisme, une figure de légende: l’Américain William-August Brevoort-Coolidge, dont le nom restera accroché à tant de parois et de couloirs dans toutes les Alpes.

Coolidge est né en 1850 près de New- York, mais il sera élevé en Europe par sa mère et sa tante, Miss Brevoort; c’est cette dernière qui lui fera découvrir très jeune la montagne et l’alpinisme. En 1882-83, il devient ecclésiastique, et enseignant d’histoire moderne à Oxford. Mais Coolidge est un alpiniste fanatique. Le nombre des premières et des sommets vierges qu’il a vaincus reste énorme… Comme il n’a aucun souci matériel, il peut sans problème passer de nombreux mois dans les massifs alpins, et devenir ainsi un véritable chasseur de sommets.

Pendant environ trente-cinq années de sa vie, il réalisera près de 2000 ascensions. Homme érudit et grand amateur de littérature sur la montagne, il nous laissera de nombreux articles, plus ou moins intéressants, sur ses nombreuses campagnes alpines. D’un caractère intraitable mais prudent, Coolidge est un alpiniste de grande classe. Il est accompagné de Christian Almer et son fils Ulrick, tous deux guides. Christian Almer, l’un des tout premiers guides de l’époque, a conduit notamment,avant de devenir un fidèle de Coolidge, Wymper, Moore et Walker à la conquête des Ecrins, avec son collègue chamoniard Michel Croz.

En cette belle matinée d’Août 1879, Cesare Isaia parle avec Coolidge et l’entretient d’une possible ascension de l’Argentera par le couloir de Lourousa. Coolidge s’intéresse au sommet, et le 18 Août 1879, il remonte avec ses guides le vallon de Lourousa. Une heure et trente-cinq minutes plus tard, ils sont au Gias- del-Lagarot, puis ils rejoignent l’extrémité du petit glacier de l’Argentera, qu’ils traversent rapidement et qui semble, d’après sa carte, le même que celui du Gélas-di-Lourousa. Sans fatigue, ils gagnent la base du couloir et franchissent la rimaye par un pont de neige. Enfin ils atteignent le niveau des rochers isolés où Cesare Isaia avait fait demi-tour, abandonnant le couloir. Ils gravissent les rochers sur la gauche et gagnent la crête Nord, puis par une facile escalade de dix minutes atteignent le sommet du Monte Stella. Cela fait quatre heures et trente-cinq minutes de marche effective depuis le départ des Bagni-di-Valdieri… Coolidge est un homme précis I

Mais le Monte Stella n’est pas, comme certains le croyaient, la plus haute cime du massif. La vue qu’ils avaient eue d’une précédente ascension au Matto n’avait toutefois pas élucidé la question. Au Sud du couloir neigeux gravi, émerge une crête avec diverses cimes plus hautes que le Monte Stella. Coolidge, disposant du temps nécessaire, décide l’exploration. Rapidement, les alpinistes rejoignent le couloir, traversent par l’Est sous le Gélas-di-Lourousa, et gagnent la «cime Nord» de l’Argentera. De là, ils voient au Sud une cime plus haute, la «cime Sud». Par une traversée à l’Ouest de la Forcella et avec quelques petites difficultés, ils réussissent la première ascension de l’Argentera. La première des choses que fait Coolidge est de s’assurer qu’aucune trace de passage humain n’est visible. Ils sont donc les premiers ! La vue est nuageuse, mais Coolidge estimera celle-ci unique dans les Alpes, avec à la fois le Mont Rose et la mer. Puis ils amorcent la descente: en trente minutes, la cime centrale est rejointe, et en quarante minutes le sommet du couloir de Lourousa.

Un sommet n’a pas été visité, au Nord: le Gélas- di-Lourousa. On y monte donc, afin de compléter l’exploration du massif. Par le couloir d’ascension dont la neige est dangereuse dans la partie supérieure, les alpinistes descendent, puis franchissent la rimaye et rejoignent enfin les Bagni- di-Valdieri. Là les attend Cesare Isaia à qui ils feront récit de leur ascension, et surtout du fait qu’ils n’ont trouvé aucune trace de passage sur toutes les cîmes visitées, à l’exception évidemment du Monte Stella.

Les Alpes Maritimes et l’Argentera vont continuer à attirer de grands alpinistes. En 1890, le célèbre Autrichien Ludwig Purtscheller, un des premiers alpinistes sans guide, arrive à Terme-di-Valdieri avec l’intention de gravir l’Argentera. Il est accompagné de l’alpiniste suisse E.W. Bodenmann et du porteur P. Franco. Le 21 Juin, ils remontent intégralement le couloir de Lourousa, taillant environ 3000 marches, et réalisent la seconde ascension de l’Argentera.

La troisième ascension par le couloir de Lourousa fut faite le 17 Juillet 1898 par Victor De Cessole et les guides J.B.et J. Plent. Remontant le couloir, le chevalier De Cessole s’amusa à compter les marches taillées: environ 1600. Ayant atteint la cime Sud, la cordée descendit par le couloir Sud-Est, puis traversa le col de Ghilié pour rejoindre Saint-Martin-Vésubie.

Leur horaire de marche est intéressant à consulter, car il démontre combien les alpinistes de l’époque, malgré un matériel très rudimentaire, mais animés par un vif esprit d’aventure et une pratique parfaite de la montagne, pouvaient réaliser des ascensions longues et difficiles dans des temps qui ne sont, aujourd’hui encore, qu’à la portée de sportifs très entraînés. Ajoutons qu’une course s’effectuait toujours, sauf très rares exceptions, d’un point habité à un autre.

Voici l’horaire de marche (halte déduite) de la cordée Victor De Cessole :
de Terme-di-Valdieri au Gias-del-Lagarot: 1 h mn.
Du Gias-del-Lagarot au glacierde Lourous 55 mn.
Traversée du glacier: 30 mn.
Ascension du couloir: 4 h 40 mn.
De la selle du couloir à cîme Nord de l’Argentera: 20 mn.
De la cime Nord à la cîme Sud: 40 mn.
Parcours du couloir Sud-Est: 40 mn.
Arrivée au col de Ghilié: 2 h 2 mn.
Du col au Boréon: 1 h.
Du Boréon à Sain Martin: 1 h 15 mn.
Soit un total de 13 h 55 mn

Ci-dessus, vue du col vers l’arête de la Forchetta; ci-dessous, Bouvier et Ingigliardi au sommet de !’Argentera, au début du siècle (Photos CIOTTI

Les cinq premières ascensions par couloir de Lourousa sont les suivantes :
– 1879 (18 Août): Coolidge, guides Almer père et fils.
-1890 (21 Juin): E.W. Bodenmann et Ludwi Purtscheller, porteur P. Franco.
-1898 (17 Juillet): Victor De Cessole, guide J.B. Plent et J. Plent.
-1898 (5 Août) : Ercole Abrate, guides Barto lomeo et Andréa Piacenza.
– 1899 (9 Septembre): Lorenzo Bozano guides Emilio Questa et Andréa Piacenza.

W.A.B. Coolidge et les Almer, en parvenant au sommet de l’Argentera par le couloir de Lourousa, avaient tracé un magnifique itinéraire. L’ascension a un caractère alpin  exceptionnel. Entreprise au début de l’été, les conditions y sont généralement parfaites. 

Pourtant, ce magnifique itinéraire n’est pas, et de loin, le plus facile pour gravir l’Argentera. La voie d’ascension la plus facile se situe en versant Sud-Est. Elle fut gravie la première fois le 16 Août 1882 par G. Dellepiane, U. Ponta et R. Audisio. Le refuge Remondino est généralement le point de départ pour l’ascension classique. De ce même refuge, un autre magnifique itinéraire a été ouvert le 24 Juin 1908 par A. Brofferio et V. Sigismondi: l’arête Sud, ascension aujourd’hui classique, jouissant constamment d’une vue magnifique et d’une ambiance extraordinaire.

Victor De Cessole sera, là encore,le plus actif explorateur de l’Argentera. Il gravit le flanc Sud (voie du promontoire Victor De Cessole), avec Louis Maubert, Piacenza et Jean Plent, le 29 juillet 1898, puis le couloir Ouest de la Forcella, avec Jean Plent, le 18 Septembre 1902, et enfin la paroi Sud-Ouest, ou voie de l’Epaule, le 1 er Septembre 1908.

L’Argentera est un sommet magnifique, riche de nombreux itinéraires et de l’histoire marquée par de grands alpinistes. Réussir son ascension, c’est un peu s’encorder avec eux… 

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