LA CONQUÊTE DU GELAS (3143 mètres)

Michel

LA CONQUETE DU GELAS (3143 mètres)

«La montagne n’est qu’un ingrat désert de roc et de glace, sans autre valeur que celle que nous voulons bien lui accorder, mais sur cette matière toujours vierge, par la force créatrice de l’esprit, chacun peut à son gré mouler le visage de l’idéal qu’il poursuit» (Lionel Terray).

Voilà qui s’accorde magnifiquement au Gélas et à tous les innombrables alpinistes qui en ont fait la conquête. Son ascension facile a permis à beaucoup de gens de vaincre un sommet magnifique, d’où la vue est unique en Europe. Comme l’a fait remarquer W.A.B. Coolidge: «Nulle part ailleurs, en dehors des sommets des Alpes Maritimes, la vue ne s’étend d’une manière aussi exceptionnelle». D’un côté, la Méditerranée et la Corse, et de l’autre, les Grandes Alpes, le Viso tout proche, le Mont Rose, le Cervin.

Victor de Cessole, lors de la première ascension hivernale éprouva «un indéfinissable sentiment d’admiration à la vue du spectacle inouï. Que dire en effet de cette vue merveilleuse, si particulièrement remarquable ce jour là ? Presque unique par son ampleur, elle l’était surtout par la sublime antithèse de la mer, de la plaine et des monts I C’était le désert et c’était la vie, se succédant tour à tour sous le regard émerveillé».

En 1864, toutes les grandes cimes des Alpes étaient déjà conquises depuis longtemps, le Viso compris, sa première ascension datant de 1861. Les sommets des Alpes Maritimes restaient vierges. Pourtant, en Juillet 1864, un petit glacier suspendu visible d’Entracque accroche l’oeil et l’esprit aventurier du comte Paolo di Saint-Robert, fondateur avec Quintino Sella et le baron Giovanni Baracco du «Club Alpino Italiano». Alpiniste et scientifique, le comte veut monter au sommet du Gélas pour en faire sa conquête, mais aussi pour en vérifier l’altitude, le Gélas étant plus ou moins considéré comme le point culminant les Alpes Maritimes.

Une caravane est donc composée: elle réunit le comte Paolo di Saint-Robert, son frère Giacomo, Carlo Meynardi, les guides Giovanni-Battista Abba, de Vezuolo, et Antonio Audisio (dit «le Médico»), d’Entracque. Après avoir bien observé la face Nord et ses redoutables glaciers, la caravane décide de remonter la vallée pour franchir le col de Fenestre et rechercher une voie d’accès moins redoutable sur le versant Sud. Le 16 Juillet, la caravane arrive au sanctuaire de la Madone-de-Fenestre.

La Madone est un petit hameau groupé autour d’une chapelle; un refuge semble y avoir existé de tous temps, protégeant ainsi les voyageurs qui passaient le col. Endroit religieux, d’abord temple de Jupiter, et ensuite sanctuaire de Notre-Dame des Grâces, la légende veut que vers le X ème siècle, la Vierge soit apparue à la «fenêtre» du Cayre de la Madone. C’est donc là que les alpinistes vont passer la nuit. La route qui mène aujourd’hui à la Madone n’existe évidemment pas, et seul un magnifique chemin rejoint St.Martin. Isolés dans ce lieu sauvage et magnifique, les hommes contemplent la masse du Gélas dominant fièrement tout le vallon.

Le 17 Juillet, de bonne heure, la caravane part pour l’ascension. Les alpinistes remontent rapidement le vallon en direction du «gendarme» des lacs Balaour, puis ayant jugé la face Sud impossible passent à droite de l’arête Sud et gagnent la terrasse en vue du lac Long. De là, ils découvrent le couloir Est plein de neige, séparant les cimes Nord et Sud. Après une bonne observation, ils jugent son escalade possible. La caravane entreprend alors l’ascension, le guide Abba en tête taillant des «marches». Ils prennent les rochers bordant le couloir et, première découverte notable, observent une «saxifraga florulenta moretti», plante rarissime qui ne fleurit que très rarement sur les roches schisteuses des Alpes Maritimes. Enfin, cinq heures après le départ de la Madone, tous les alpinistes se dressent sur la cime Nord du Gélas.

Le panorama qui s’ouvre à eux et que contemplent pour la première fois des yeux humains est magnifique: le Clapier, la Maledia, sommets terrifiants dont l’ascension semble impossible, et, toute proche vers le Nord-Ouest, une énorme masse montagneuse qui semble être (la géographie alpine étant encore mal connue) d’après la carte du «Stato Maggiore», l’Argentera. Elle paraît être le même sommet, appelé Stella aux Terme-di-Valdieri.

Puis les alpinistes vont se livrer à des observations barométriques, observations faites simultanément à Cuneo par le professeur Dardanello. Ils vont ainsi estimer le Gélas à une altitude de 3190 mètres. Ensuite, ils construisent un cairn et y déposent un thermomètre «Duroni». Dans le sommet du Cairn, ils plantent un alpenstock avec une sphère de cristal attachée : ainsi, vu de loin, avec le soleil qui l’illumine, cela fera ressembler à une étoile… Après ces diverses observations, la descente s’engage, délicate mais sans incident. La caravane rejoint le col de Fenestre, puis Entracque.
La conquête du Gélas est consommée…

La montagne, gardant toute sa fascination, attire son deuxième conquérant, Jacques André, et probablement un certain Park, citoyen anglais.

Jacques André est un journaliste niçois, rédacteur d’une feuille séparatiste «Il Pensiero». 

Alpiniste passionné, il passera plusieurs étés à la Madone-de-Fenestre où il fera, semble-t-il, la première ascension du Neiglier avec le guide Louis Barel, puis le Ponset, le Mont Colomb, le Cayre Cabret, la cime Ouest de Fenestre. On dédiera son nom à un magnifique sommet, la Pointe André. Mais le Gélas reste le sommet maître du vallon de Fenestre; faire son ascension est le but de Jacques André. Il nous en laissera un récit très émouvant, surtout de la partie terminale de l’escalade: «Ici l’ascension devient plus difficile et plus dangereuse. Les parois se redressent de toute part à pic et il semble impossible de pouvoir arriver à la cime désirée.

Pourtant, au point où les deux cimes se rejoignent, se trouve une gorge d’une pente extraordinaire, à moitié couverte de neige. C’est par ce couloir que nous avons effectué l’ascension. En jetant un coup d’oeil sur le chemin que nous avions suivi, nous fûmes presque effrayés par la pente extrême. Finalement, après de grandes fatigues nous arrivâmes au sommet. Les Gélas sont d’un effet magique: ils sont comme le point extrême de ce vaste temple, dans lequel la nature se révèle au regard de ceux qui aiment l’adorer dans ses sanctuaires les plus élevés». Au sommet, il trouve le thermomètre laissé par la caravane du comte Saint-Robert. Sur la planchette, il écrit son nom. Pourtant fortement marqué par son ascension, Jacques André la réalisera encore une fois, en Septembre 1871.

Le 22 Août 1879, le Gélas (appelé à l’époque Les Gélas) voit arriver une cordée célèbre: un alpiniste de premier plan, l’américain William August Brevoort-Coolidge, accompagné de ses fidèles guides oberlandais Christian Aimer et son fils Ulrick. Coolidge aime les premières ascensions. Il est aussi parfaitement documenté, et sait que le Gélas a été vaincu, mais il a intelligemment remarqué que la cîme Sud est restée inviolée. Il monteradonc au Gélas par une nouvelle voie, entièrement sur la cîme Sud. La caravane traverse la base de la paroi Est par des vires, puis rejoint la crête Sud et, de là, atteint la cîme Sud. Première ascension ! Ils descendent ensuite à la brèche entre les cîmes Sud et Nord et gravissent cette dernière, au sommet de laquelle ils trouvent la planchette du thermomètre et divers noms inscrits.

Ainsi, les deux sommets du Gélas sont gravis ! Le premier itinéraire deviendra classique et extrêmement fréquenté; le second, celui de Coolidge, tombera dans l’oubli le plus total.

Liste des premières ascensions :
– 1864 (17 Juillet): le comte Paolo di Saint- Robert, son frère Giacomo, Carlo Meynardi, les guides Giovanni Abba et Antonio Audisio.
– Sans date: Jacques André et M. Park.
-1871 (Septembre): Jacques André et plusieurs compagnons.
– 1873: Baron Eugène Poissart-de-Bellet, guide Michel Plent.
-1874: Francis Peillon et guides.
-1877 (18 Juillet): A. Betrix et guides.
– 1879 (22 Août): W.A.B. Coolidge, guides Christian et Ulrik Aimer.
– 1879 (pendant l’été): Géo. A.Muller, J.E. Muddock père et fils, guide J.B. Plent.
-1880 (14 Août): Louis Maubert et P. Simon.

En 1898, la section des Alpes-Maritimes du C.A.F. avait résolu de déposer au sommet un carnet dans une boîte en fer blanc. Le 12 Août 1899, Pierre Clérissy en a constaté la disparition. En 1900, un nouveau carnet a été placé, ainsi qu’au Clapier et à la Ruine, permettant à chacun de laisser un peu de lui-même, ainsi que ses impressions, au sommet. La section de Cuneo du C.A.I. prit ensuite le relais, et sous la croix, dans un cairn, se trouve encore de nos jours un livre où l’on peut laisser la trace de son passage.

La cîme du Gélas est aujourd’hui gravie par toutes ses faces et ses arêtes. Maintenant, en été, elle est le but d’ascension de nombreux excursionnistes. Sa traversée par les arêtes (magnifique itinéraire ouvert par L. Maubert et J.B. Plent le 13 Août 1892 pour l’arête W.S.W., et le 15 Septembre 1893 pour la N.E.), en partant du collet du Saint-Robert et en descendant par l’arête du Balcon, en font une splendide course. Elle exige un minimum de connaissances montagnardes, mais son parcours dominant deux versants donne du caractère à la course.

La vue au Nord des glaciers du Gélas (glaciers de la Siula et glacier de la Maura) contraste étonnamment avec, au Sud, la merdans le lointain. Au sommet se trouve une croix élevée en 1949 par le clergé de Cuneo, sur laquelle on peut lire l’inscription suivante: «Alpinisti. Sui confini d’Italia, simbolo délia cività Christiana e richiamo alla fratellanza tra i popoli, inalzamo la croce, omaggio ai nostri ideali ai nostri martiri. I chierici di Cuneo. Luglio 1949». Soit «alpinistes. Sur la frontière de l’Italie, symbole de la civilisation chrétienne et appel à la fraternité entre les peuples, nous élevons la croix, hommage à nos idéaux et à nos martyrs. Les prêtres de Coni. Juillet 1949». La plaque est aujourd’hui malheureusement détruite.

Suite: LES ANGLAIS DANS LES ALPES MARITIMES

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