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Extrait du livre: A L’ASSAUT Des AIGUILLES du DIABLE
UNE ARÊTE • UNE ASCENSION • UN FILM

A tous mes compagnons de cordée disparus en montagne, et particulièrement à André Cachat qui de tous ses efforts me seconda dans la réalisation de ce film qu’il ne devait jamais voir.

armand-charlet

Armand Charlet

Au moment où j’écris ces lignes, je constate soudain la difficulté de la tâche que je me suis proposée, car il n’existe pas de modèle dont je puisse m’inspirer. En effet, je ne veux pas écrire seulement pour les alpinistes, beaucoup d’entre eux ayant plus que moi droit à la parole sur un sujet qui nous est également cher. Malheureusement, comme ils n’en font profiter, et avec quelle parcimonie, que leurs collègues en aventures alpines, dans les pages de deux ou trois revues spécialisées, le public les ignore. Les connaîtrait-il qu’il ne manquerait pas d’être dérouté par le caractère ésotérique de cette littérature. On ne sait si c’est par pudeur, orgueil, ou paresse que les alpinistes n’écrivent que pour eux mêmes et leurs collègues, soit qu’ils méprisent le lecteur non averti ; soit qu’ils se sentent incapables de lui faire apprécier la valeur de leurs exploits.

Ce n’est pas tant par l’emploi d’un vocabulaire technique qui comprend tout au plus une vingtaine de termes que ces récits risquent de paraître obscurs au profane, que par le sens et la valeur particulière des mots d’usage courant employés lorsqu’il s’agit par exemple de retracer les difficultés de l’ascension.

Les termes : difficile, pénible, dangereux ne sont employés qu’avec circonspection et une volontaire sécheresse et s’adaptent à des circonstances bien déterminées. Un passage comme le franchissement des surplombs de l’isolée sera par exemple qualifié de très difficile, sans plus, et dans le style alpin cela signifie exactement qu’il se classe dans le cinquième degré d’après l’échelle de graduation des difficultés telle qu’elle est appliquée dans les Alpes occidentales. Par contre, le rocher étant très solide, et les possibilités d’assurance convenables, il ne peut être qualifié de dangereux. Pourtant, un écrivain non initié à la montagne et chargé de décrire ce passage dans un ouvrage destiné au public sera tenté de faire appel à toutes sortes de superlatifs, pour traduire les efforts du grimpeur et les dangers qu’il semble courir. Cette emphase même le condamnera et retirera à son récit la vérité dont doit être entourée avant tout la description des émotions simples et rudes qu’éprouvent les alpinistes dans une escalade difficile. L’absence d’écrivain de talent parmi ceux qui ont parlé jusqu’ici de la montagne dans leurs livres est, en France, tout à fait surprenante. Le champ reste heureusement libre et de tels sujets inspireront peut-être un jour un véritable chef-d’œuvre. Mais la littérature n’est plus le mode d’expression universel.

Une fois de plus, le cinéma va triompher de l’insuffisance des définitions verbales en restituant tout à la fois le cadre, l’ambiance, les formes exactes des hommes et des choses. Le spectateur n’est plus comme le lecteur à la merci d’un terme ou d’un adjectif, il interprète lui-même l’image de la vie déjà choisie, composée, amplifiée par le réalisateur, il perçoit directement le choc de la réalité. A ce moment-là la liaison est établie entre lui et le héros de l’image, il sent ses efforts, sa fatigue, il lutte, souffre et triomphe avec lui. En choisissant la montagne d’été et d’hiver comme sujet d’un certain nombre de films de court métrage, j’ai eu la chance — c’est tout au moins l’illusion que j’ai — d’avoir réussi à donner au spectateur l’impression fugitive « d’y avoir été ». C’est sans doute ce que voulait m’exprimer cette grosse dame d’âge mûr qui, à l’issue d’une projection du film des Aiguilles du Diable, se précipitant vers moi, me disait avec enthousiasme : « Ah, Monsieur, comme c’est bien. C’est vraiment cela la montagne. » Admirable illusion grâce à laquelle cette aimable spectatrice qui, en fait d’alpinisme n’avait probablement jamais dépassé la terrasse du Monten- vers, s’était vue, pendant quelques minutes, en train de forcer victorieusement, avec l’agilité d’un Armand Charlet, la paroi surplombante de l’une des plus difficiles aiguilles des Alpes.

Il faut reconnaître que le spectateur profane accueille généralement très bien les films de montagne, et ceci contrairement à ce que prétendent les exploitants. Est-ce justement parce qu’il lui est permis de pénétrer ainsi dans un monde à part, qu’il ne connaîtra sans doute jamais? N’est-ce pas surtout parce qu’en se laissant entraîner complaisamment à la suite de la caméra, il a l’impression d’avoir triomphé à bon compte de difficultés et de dangers qui lui paraissent d’autant plus redoutables qu’il les apprécie mal? Quant à l’amateur de films de montagne, qui existe à un plus grand nombre d’exemplaires qu’on ne le croit généralement : alpiniste novice en proie au désir des grandes courses, montagnard confirmé qui cherche à retrouver des satisfactions passées ou simple spectateur sensible aux beautés du monde des rochers et des glaciers ; il déplore la rareté de ce genre de film. On peut s’étonner en effet de ne pas voir exploiter plus largement le magnifique domaine alpin possédé par la France. Il faut constater que sur ce point, la littérature est chez nous presque aussi pauvre que l’écran.

Il y a quinze ans, tout Paris allait voir au Vieux Colombier la «Traversée du Grépon» de Marcel SauvageM. Mais depuis, peu de cinéastes se sont aventurés au-dessus de 3.000 mètres, limite à laquelle on peut commencer à parler de Haute Montagne. Mon ami Paul Gayet-Tancrède, plus connu sous le nom de Samivel, avait su traduire dans son film « L’Aiguille Verte » les impressions d’un grimpeur suivant l’itinéraire connu sous le nom d’Arête du Moine. J’avais eu le plaisir de l’accompagner durant cette course longue, parfois monotone, pleine cependant de cette poésie de l’altitude qu’il s’est attaché à reconstituer par ailleurs dans ses dessins délicats.

(1) A vrai dire, l’auteur du film n’avait suivi l’ascension que de loin. Seul, l’opérateur Gaston Chelle l’avait effectuée avec plusieurs porteurs et le guide Alfred A. Couttet qui devait trouver la mort, quelques mois plus tard, à l’Aiguille du Dru.

à suivre…

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